lundi 21 octobre 2013

Lazarat : capitale de la marijuana albanaise

L’Albanie abriterait des centaines de plantations de marijuana destinée à l’exportation. L’un des centres de production les plus connus est le village de Lazarat, à quelques kilomètres de la frontière avec la Grèce. Le calcul des habitants de cette région montagneuse est simple : 2 kilos de cannabis égalent une tonne de blé. Si, en plus, la police laisse faire...

En juillet dernier, la police douanière italienne de Bari et de Lecce a intercepté un chargement d’une tonne de cannabis arrivé sur la côte salentine par bateau à moteur. Après enquête, les policiers ont identifié et arrêté les trafiquants : deux citoyens italiens et deux citoyens albanais. Au début du mois d’août, le département aéronaval des Fiamme gialle, la police douanière et financière italienne, en collaboration avec la police albanaise, a publié les résultats de plusieurs mois d’enquêtes, menées par voie aérienne dans l’arrière-pays albanais : près de 500 plantations auraient été repérées, pouvant produire jusqu’à 1000 tonnes de cannabis, soit une valeur au détail de 4,5 milliards d’euros.

« L’Albanie, plus gros producteur d’Europe »

L’Albanie est désignée depuis une vingtaine d’années comme l’Afghanistan d’Europe. Une expression avant tout médiatique, étant donné que, selon les données du European Monitoring Center for Drugs and Drug Addication (EMCDDA), la majorité du cannabis, sous forme de résine, arrive du Maroc, d’Afghanistan et du Liban. Mais il est vrai que, sous forme d’herbe, le cannabis consommé en Europe vient principalement d’Albanie, via la Grèce et l’Italie.

« La marijuana est sans conteste un sujet préoccupant, déclare à l’Osservatorio le colonel Amedeo Antonucci du département opérationnel aéronaval (ROAN) de Bari. L’Albanie est le plus gros producteur en Europe : le Salento et les Pouilles sont donc des lieux de déchargement privilégiés. L’exportation se fait soit par voie de mer, en bateau, soit par voie terrestre, grâce à des camions où la drogue est cachée parmi les marchandises. »

Le moyen le plus rapide et le plus simple est le bateau à moteur qui traverse le canal d’Otrante vers Lecce ou Brindisi. Il s’agit de petites embarcations même si de plus gros bateaux – comme des yachts volés en Grèce – ont été repérés. « Récemment, nous avons arrêté un navire de 10 mètres avec un moteur de 250 chevaux, immatriculé en Grèce, raconte le colonel Antonucci. Cette évolution peu s’expliquer par le fait qu’un moratoire appliqué de 2005 à 2013 interdisait aux citoyens albanais d’utiliser des embarcations rapides à titre privé… »

Selon les enquêteurs, les embarcations qui accostent dans la région de Lecce sont celles de groupes autonomes albanais ; plus au Nord, vers Bari et Brindisi, tout nouvel arrivage doit avoir l’accord de la mafia locale. Selon les forces de police, malgré les opérations conjointes effectuées avec la police albanaise, peu de changements sont observables – sinon une légère augmentation des interceptions, et donc des importations. « En 2012, nous avons saisi 7 tonnes en mer. Actuellement, nous en sommes à 4 ou 5 tonnes. Si nous continuons à ce rythme-là, nous pourrons annoncer une hausse des arrestations. »

De l’autre côté du canal d’Otrante, cette hausse est d’ores et déjà détectée. Selon l’International Narcotics Control Strategy, le rapport publié annuellement par le gouvernement des États-Unis, l’Albanie a vu un accroissement de 175% du nombre d’arrestation pour trafic de cannabis en 2012 par rapport à l’année précédente, et la police a confisqué 21,2 tonnes de marijuana. Ceci peut être lu aussi comme un renforcement de l’activité des autorités locales sous pression de l’Union européenne, ou bien comme une augmentation de la production. La découverte de 500 plantations au début du mois d’août conforterait cette dernière hypothèse.

Lazarat : capitale de la marijuana albanaise

La zone observée par la police douanière est la partie sud du pays, dans les environs de Gjirakastër. C’est là que se trouve la capitale du cannabis albanais : le village de Lazarat.

Situé dans une zone montagneuse, à 30 kilomètres de la frontière grecque, comptant une population d’environ 3.000 habitants, Lazarat a la réputation internationale de capitale de la marijuana albanaise, échappant au contrôle de l’État. La légende s’est encore renforcée après que deux jeunes Hollandais ont fait une vidéo de leur voyage en Albanie, et notamment de leur étape à Lazarat. Le film montre des centaines de plants de cannabis, en plus des récits un brin sensationnaliste de familles entières travaillant dans les champs ou d’enfant qui passent entre les plants en allant à l’école.

Selon la dernière opération de survol de la police douanière italienne, Lazarat compterait 319 hectares de culture du cannabis.

La connaissance du phénomène suffira-t-elle à le neutraliser ? Rien n’est moins sûr, comme l’explique Gijergi Erebara, journaliste albanais pour le quotidien Shqip et Balkan Investigating Reporting Network : « Il n’y a aucune volonté d’entrer à Lazarat et de détruire les plants, parce que la police a peur que cela puisse déclencher une guerre. La culture de la marijuana, à une telle dimension, montre l’incapacité de l’État à contrôler ce territoire et à faire respecter l’État de droit ».

Une guerre de basse intensité semble avoir déjà commencé. En 2007, la police a tué une personne de Lazarat suspectée de s’adonner au trafic : peu de temps après, le commissariat de Gjirakastër disparaissait dans les flammes. Pour calmer la situation, les forces spéciales ont dû intervenir. La police ne pouvant agir physiquement à Lazarat, elle use de moyens détournés : elle bloque l’accès à l’eau pour gêner la production agricole ; elle bloque également les migrations pendulaires des travailleurs se rendant quotidiennement dans la région.

« Un petit business »

« Lazarat est devenu un symbole, continue Gijergi Erebara. J’y suis allé il y a deux ans, et j’ai parlé avec le maire. Je ne crois pas que toute cette marijuana soit cultivée sans que le personnel politique n’y trouve son intérêt. La mafia est présente dans ce pays, et elle est liée avec les principales forces politiques ; toutefois, je pense que la culture de la marijuana n’est qu’un petit business. La plus grande partie de l’argent qui va à la criminalité organisée provient de fonds publics, via des pratiques de corruption. Par ailleurs, à mon avis, les chiffres publiés par les autorités italiennes et albanaises concernant Lazarat surestiment la réalité : il s’agit d’une zone montagneuse et il est difficile de croire qu’y soient cultivés 300 hectares de cannabis. Par ailleurs, si un tel trafic impliquait réellement ce village, cela se verrait immanquablement dans le train de vie de certains habitants de la région. Mais ça ne semble pas être le cas. »

L’impunité organisée

Mais qui contrôle le trafic de Lazarat ? « Il s’agit d’une situation très particulière. Lazarat est un village albanais entouré de villages peuplés par la minorité grecque. Il y a, depuis des années, une lutte d’influence qui oppose des partis albanais et grecs pour le contrôle des frontières. Mais Lazarat est un bastion de la droite et de son parti principal, le Parti démocrate (PD). C’est pour cette raison que, de 1997 à 2005, sous le gouvernement socialiste, la police et le gouvernement étaient accusés de terroriser la région : non pour des raisons de maîtrise du territoire, mais pour des raisons politiques. Les tentatives de la police de pénétrer les lieux se sont soldées par des affrontements armés. Lazarat est devenu un lieu de repli pour les repris de justice et une zone sûre pour la culture du cannabis. Depuis 2005, avec le Parti démocrate au gouvernement, Lazarat est, de ce point de vue, un lieu encore plus sûr. »

Le cannabis n’est pas cultivé seulement à Lazarat. Le village est devenu un symbole pour ses cultures à ciel ouvert, mais il y en a d’autres, plus discrètes, réparties dans tout le pays.

Le trafic est souvent réalisé par des mules qui connaissent les chemins d’aller et de retour. Elles sont envoyées seule vers la frontière grecque ; et si elles sont arrêtées par la police, il sera difficile de savoir qui les a envoyées...

Certes, le gouvernement albanais s’est impliqué dans la lutte contre cette activité : en témoignent les 700.000 plants déracinés depuis 2005 et l’augmentation des prix. Gijergi Erebara en témoigne : « Il y a dix ans, un kilogramme de cannabis coûtait environ 20 dollars, soit dix fois moins d’aujourd’hui ».

2 kg de cannabis = une tonne de blé

Selon l’EMCDDA, la culture extensive de la marijuana en Albanie a commencé dans les années 1990. Déjà, en 1992, quand la loi est devenue plus restrictive en la matière en Grèce, la production s’est déplacée en Albanie et en ancienne Yougoslavie. Depuis 1993, grâce à des graines venues de Grèce et de Turquie, de nombreuses cultures ont vu le jour. Aujourd’hui, à Lazarat, il semble que certaines techniques de haute technologie agricole soient utilisées, par exemple l’usage de serres pour faire pousser les plantes au printemps, avant de les planter en terre.

« Cela dit, l’Albanie n’est pas l’Afghanistan, précise Gijergi Erebera. Cultiver la marijuana n’est pas un moyen de sortir de la pauvreté. Il y a plusieurs autres possibilités, et l’une d’elles est de partir travailler en Italie. Mais il est vrai que c’est un moyen de faire des affaires : avec un seul plant de marijuana, il est possible de récolter 1 à 2 kg de cannabis qui pourront rapporter environ 300 euros. Ce qui signifie qu’avec 4 mètres carrés de terrain, on peut gagner 300 euros, alors que, dans une activité agricole, le rapport est d’environ 2 000 dollars par hectare par an. Or, un hectare, c’est précisément la surface moyenne de la propriété foncière par habitant : ce qui signifie qu’une famille tirant ses revenus de l’agriculture devrait vivre avec 2 000 dollars par an... C’est pour cette raison que nombreux sont ceux qui souhaitent partir en Italie, où il est possible de gagner en deux mois ce que leur famille pourrait gagner en un an. Ou bien ils cultivent le cannabis, ce qui est à la fois plus simple et plus rémunérateur : ce n’est pas trop risqué, et c’est socialement mieux accepté que d’autres drogues, ou que d’autres trafics, comme le trafic d’êtres humains. Il reste donc ce fait : 2 kg de cannabis valent autant qu’une tonne de blé… »

Des familles mafieuses contrôlent-elles le marché du cannabis ? « Les familles mafieuses contrôlent la politique, répond d’un ton amer Gijergi Erebera. Il est plus facile de voler des millions destinés à la construction d’une route par des marchés publics que d’en gagner autant avec la marijuana… »
Source : http://balkans.courriers.info
complement reportage ( vers le milieu ) : Cliquez ici

 Origine de l'info (touristes Hollandais):
 

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